René Boylesve, Une entrevue avec Chateaubriand dans Mademoiselle Cloque, 1899
UNE ENTREVUE AVEC CHATEAUBRIAND
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Roman récemment à la une sur Wikipédia.Vers 188…, vivait à Tours une vieille demoiselle très distinguée et d’un grand mérite, qui avait eu, dans sa jeunesse, l’heureuse fortune de voir et d’entendre le vicomte de Chateaubriand.
Cette circonstance était pour elle un motif de coquetterie bien excusable et lui valait une renommée d’une originalité charmante. Beaucoup de personnes l’écoutaient en souriant, à cause de la manie qu’elle avait d’y faire des allusions fréquentes, et la quittaient gagnées par l’accent de respectueuse émotion dont elle ne manquait point d’embellir ce sujet.
Cela s’était passé en 1833, au moment où Chateaubriand, plus que jamais célèbre, venait d’atteindre une grande popularité par sa défense généreuse de la duchesse de Berry, suivie d’un procès personnel retentissant. Il était sur le point de partir pour Prague, allant porter à Charles X exilé et aux Enfants de France, un message secret de la mère du jeune Henri V, enfermée à Blaye. Ce n’était pas une petite affaire à une jeune fille qui n’avait pour se recommander que son enthousiasme, d’aborder un personnage si considérable. Elle s’était rendue rue d’Enfer, où il habitait une maison simple, entourée de verdure, presque au milieu des champs. Quel prétexte à sa visite ? Aucun. Elle voulait seulement le voir et lui dire, si toutefois elle en trouvait la force : « Monsieur, je vous admire, et chez moi, toute ma famille et les voisins, et tous les gens que nous connaissons vous admirent… » et s’en aller là-dessus, brisée peut-être par la secousse, mais soulagée pour longtemps.
Un domestique lui avait ouvert et lui avait demandé :
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Je voudrais voir Monsieur le vicomte de Chateaubriand…

